Horizontalité

Ile-de-France. L’image retient l’œil. Il ne s’agit pourtant que de deux bancs inoccupés, dans un parc quelconque. Au tirage, le contraste a certainement été un peu forcé, les noirs exacerbés et la saturation, relevant le vert, constituée en parti pris.
Je pourrais m’arrêter à la locution introductive : « l’image retient l’œil » et refuser l’intellectualité de la recherche d’une légende ou d’un mot « simple » qui décrirait le motif de la retenue de l’œil par deux bancs abandonnés dans un parc désert.
Non, ce n’est pas le vide, l’inoccupation des bancs. L’interprétation est trop facile, trop prévisible et, partant, inexacte. Comme le dirait Einstein qui rappelait que ce n’est que lorsque l’équation est belle qu’elle est vraie. Ce qui peut aussi valoir pour un énoncé.
Je fixe encore l’image et je trouve : c’est son graphisme horizontal, son horizontalité qui retient l’œil.
Cette horizontalité magnifiée par les couleurs successives et l’alignement des deux objets s’éloigne paradoxalement de l’horizon, loin de l’infini. L’œil est retenu et ne s’enfuit pas dans le lointain, ne se perd pas dans le néant d’un vide qui est pourtant présent dans « l’inoccupé ». L’œil en élargissant son champ reste dans l’image plane et stratifiée. Il ne s’éloigne pas. Il est « retenu ».
Cette image horizontale retient donc le sens. Verticale, elle l’aurait amenée vers un ciel improbable. Sans les bancs, vers un simple horizon, elle l’aurait entrainé vers un vide de l’au-delà.
Horizontale et calée sur deux objets horizontalement alignés, les sens se fixent.
Il ne faut donc pas confondre horizon et horizontalité. C’est la « locution simple » que je cherchais.
Reste qu’à droite, un arbre vertical s’immisce dans l’image. Ce qui est de nature à démolir la proposition relative à l’horizontalité. On passe.

Scène

Madrid. Les amateurs d’art contemporain et de photographie dite « plasticienne » s’arrêtent sur cette photographie.
Evidemment. La « mise en scène » est un invariant de la contemporanéité. L’instantané, à la volée, est laissé aux photographes sans adjectif, sans qualificatifs, non qualifiés à vrai dire. Au sens du marché contemporain, bien sûr.

Ici, la petite fille regarde l’objectif. C’est un trait commun de la photographie plasticienne, curieusement celui des débuts de la reproduction.. Et son père regarde ailleurs, mais l’on peut imaginer une pose.

Les autres personnages sont bien placés, parallèles, dans un ordonnancement exact du « tableau ». Et le décor, faïence colorée, en panneaux, comme un tryptique, est également au diapason, dans la composition et la couleur idéales.

Sauf qu’il s’agit bien d’un « instantané ». Et qu’il n’est pas « scénarisé » comme l’est celui inscrit dans la photographie plasticienne.

La petite fille m’a regardé. Ce qui a, peut-être, changé la photo.

Un regard change donc le regard de celui qui regarde la photographie. Les théoriciens de la photographie contemporaine ont donc raison. Il faut « mettre en scène ». Mais à force de construire, on peut « oublier le réel ». C’est peut-être la définition de ladite photographie se dénommant plasticienne. Une mise entre parenthèse du réel, par sa transfiguration, son exacerbation, paradoxalement destructrice de l’esthétique.

C’est, à dire vrai,, la seule définition acceptable de la photographie.

Timidité de l’amour

Tokyo. Embarcadère du petit Ferry. Je les épiais gentiment, depuis au moins vingt minutes, au plus près de leurs gestes souvent brouillons et de leurs longs silences entrecoupés de quelques phrases difficilement extirpées, vite avalées.
Je ne comprenais pas ce qui pouvait attirer mon regard. La mèche exactement ciselée du jeune homme et ses lunettes idoines ? Le visage de la jeune fille, un peu japonaise, un peu d’ailleurs, presque tartare ?
C’est au moment même où j’ai déclenché que j’ai compris : ils ne se regardaient pas, ces deux, timides de leur amour naissant.
On a coutume, bêtement, de dire que les yeux sont le miroir de l’âme. Certes. Mais encore faut-il montrer son regard et afficher ses yeux. Ce qui n’est pas donné à tous. Ceux qui baissent les yeux, ceux qui fuient le regard de l’autre ne sont pas nécessairement des timides, mal dans leur peau, sans franchise vitale. « Les yeux dans les yeux », preuve d’amour, de force de l’âme est une formule fasciste dirait l’autre. Tant elle inscrit les humains dans une pose imposée et inévitable.
La timidité dans l’amour, celle que j’ai perçue chez ces deux, celle qui les empêchent de se regarder, tant leur ventre est noué, leurs tempes au galop, est prodigieuse. Leur amour, sans « les yeux dans les yeux » est encore plus flagrant.
Certains pourraient y voir un signe de la réserve japonaise sans emportement, sans la brutalité honnie de l’exposition des sentiments. Non, non, l’amour naissant est toujours dans la timidité, tant la peur de l’inconnu peut figer et détourner le regard de son objet. Sauf pour ceux qui prennent sur eux et jouent au héros d’une série américaine, yeux braves et énergie sexuelle en avant, « les yeux dans les yeux » et volonté en marche. Du bluff, la boule au ventre.
La timidité de l’amour est, évidemment, universelle.
Peut-être plus visible en voyage au Japon par les voyageurs prévisibles. Ceux-là doivent, en effet, conforter et justifier un dépaysement, recherché par un déplacement onéreux, par la recherche effrénée de la prétendue dissemblance, concomitante d’une prétendue particularité exotique illusoire, chimérique. L’universel se terre dans les détails.

La beauté encadrée

Inde, région de Chennai (Madras). Cette photographie m’a posé un problème existentiel, presque dans l’angoisse.
J’avais décidé de l’encadrer (juste deux embarcations de pêche dans un petit port en Inde et les pêcheurs.
Une « jolie image », qui méritait son accrochage dans une salle de conférences d’une profession libérale.
Je reçois l’objet de l’encadreur.
Passe à cet instant ma meilleure amie. Elle crie, hurle, une des plus grandes engueulades jamais reçues.
Je ne retranscris pas ici la grossièreté des insultes, je ne décris pas les grands gestes presque violents à mon endroit.
Mais pourquoi ?
J’étais, parait-il, « tombé dans la facilité de la beauté convenue, la carte postale indienne ».
J’ai souri, suis sorti, me suis promené sur les bord de Seine et j’ai déclenché devant une péniche, en premier plan et Notre-Dame au loin.

PS. Je regrette aujourd’hui de ne pas lui avoir proposé de lui donner la jolie photo, dans son merveilleux cadre. Je ne suis pas certain qu’elle aurait refusé. Comme dirait Marx, il y a loin entre la pensée théorique et la pratique, ici celle de la décoration murale.

Les nuques

Gand, Arles, Paris. Dans un jeu enfantin, on s’amuse souvent à poser la question de savoir ce qu’ils peuvent se dire, lorsqu’ils sortent de leur mutisme enlacé. Une telle imagination suppose celle de l’expression de leur visage de face. Mais, comme je l’ai écrit ailleurs, la vue de dos est une autre face qui donne à voir toutes les « facettes » des visages. On devine assez bien qui ils sont. Et on peut donc inventer leur conversation. « Les nuques parlent » m’a sorti un ami.